YVES BERNARD

La scène se passe aux Francos l'été dernier: un homme s'installe derrière sa batterie et ne prend même pas la peine de s'adresser au public avant de commencer. L'urgence de jouer le dévore. Cela s'observe clairement dès les premiers coups: l'homme a du nerf et bat la mesure plus vite que son ombre. Ici, point de place pour la relaxation, sauf lorsque, plus tard, il s'adonne à quelques ballades. Mais pour le reste, la frappe tombe comme un verdict sonore, la cadence est infernale, sauf lorsqu'il se met à chanter. Mais Nam se livre alors avec le même entrain à son rôle de métronome humain en assurant impeccablement la rythmique. On le sent dans son monde, presque coupé du nôtre. On se demande aussi s'il finira par adresser la parole à son public. Il le fait, mais plus tard, avec un cri de bienvenue qui claque comme une détonation. Il parle fort comme il joue fort!

De ce personnage venu de Côte-d'Ivoire et installé chez nous depuis plus de cinq ans, une sorte de force brute échappant aux règles de l'image préfabriquée impressionne d'emblée. "Tout ce que je suis, tout ce que j'ai vécu et appris, sort par la batterie" trouve-t-il à dire pour expliquer cette dose d'adrénaline qui le consume de l'intérieur. "Un des artistes qui m'ont le plus influencé fut le grand Nico, un grand rythmicien ivoirien dont on ne connaissait pas le nom de famille. Il jouait de tout, intégrait tout. Il était comme moi: en double."
   Dans son langage, "en double" signifie ceci: doublement vitaminé, deux fois plus fort que le son touche-à-tout d'un batteur qui a vécu, comme lui, une partie de sa vie à accompagner des vedettes folkloriques et populaires, dont Jean Leloup.
   La passion du rythme habite Nam depuis sa tendre enfance. "J'ai toujours perçu la musique comme un train qui passe et je me suis toujours accroché à ça. A l'âge de dix ans, je m'étais construit une batterie en carton.

La passion du rythme habite Nam depuis sa tendre enfance.

 A chaque pièce de mon répertoire correspond un rythme traditionnel que je donne avec tout ce que je trouve. Je ne suis pas le premier à faire cela. Un Ivoirien comme Kassiry, avec qui j'ai travaillé, a innové avant les Youssou N'Dour ou Salif Keita.» Personnalité aussi déconcertante que ses créations, Nam compose des textes à message qui prônent la droiture et dénoncent les dérapages humains. Il se livre parfois à une rhétorique très peu commune ici. Par exemple, sur la pochette de l'album Anzara, qu'il a fait paraître en 2005 à compte d'auteur, il remercie le "Québec pur". En entrevue, il parlera du "Saint- Québec" alors que, dans la pièce Tadoussac qu'il interprète en français, il remercie le Saint-Laurent pour lui avoir sauvé la vie. Qu'entend-il par tout cela? «Tout comme la terre et contrairement aux humains, le fleuve est un cadeau de Dieu qui ne peut être corrompu. Le Saint-Québec, c'est cela!"
 

Collaborateur du Devoir

Au village, je trouvais des orchestres de rue qui me payaient pour jouer, mais je ne pouvais pas apporter l'argent à la maison, de peur que mes parents se rendent compte de mes intentions en ce qui concerne la musique. Je devais alors partager mon salaire avec des amis."
  

 

De prime abord déroutante pour qui veut trouver les références africaines les plus prévisibles, la musique de Nam, qu'on pourra entendre en quatuor sur la scène du Balattou les 19 et 26 jan- vier, est empreinte d'un afro-jazz rappelant parfois les grands groupes de fusion à la Uzeb, mais également teintée de rock attitude, de cadence reggae, de grais-seur funk et d'inflexions soul. "Les gens me disent souvent que ma musique ne me ressemble pas, mais ils ne comprennent pas le lien entre ma culture et le jazz.